CHAPITRE XIII
Le lendemain, quasiment à la pique du jour, une des carrosses cardinalices, dans laquelle avaient pris place le chevalier de Meaux et un gentilhomme grand et maigre que je ne connaissais pas, vint chercher Lord Montagu pour le mener au relais de poste d’où ils devaient repartir par le service rapide des courriers de cabinet.
Lord Montagu se levait à peine, se ressentant encore du délicieux et traîtreux vin français de la veille, et Madame de Bazimont dépêcha Luc pour l’aider à s’habiller, n’osant trop s’approcher de sa chambre. Cependant, notre Intendante était présente sur le perron quand il départit, et lui fit une révérence si profonde et si trémulante que je jugeai qu’elle conserverait à jamais le souvenir du Lord dans le baume et les aromates de ses remembrances. Lord Montagu ne laissa pas d’être touché par un salut qui ressemblait tant à un aveu. Il y répondit par un salut respectueux qu’il n’eût pas mieux fait pour une duchesse. Tant est que la pauvrette en eut les larmes aux yeux. Dieu bon ! m’apensai-je, comme il est triste de vieillir ! L’amour n’est plus que le pâle et illusoire reflet de ce qu’il fut.
Le chevalier de Meaux, qui, lui, était jeune et piaffant, ayant demandé la permission de me parler au bec à bec avant son département, je le tirai à part. Il me dit que le gentilhomme qui l’accompagnait était Sir Francis Kirby, colonel de la garnison anglaise de La Rochelle, lequel, la nuit précédente, avait réussi à saillir sans encombre de la porte de Tasdon, tant elle était maintenant mal gardée, et s’était présenté sans armes devant les soldats de la tranchée de Bellec, lesquels, selon les ordres, eussent dû lui tirer sus, mais ne le firent pas, tant ils furent ébahis par sa taille et son impassibilité. En outre, dirent-ils à l’exempt qui leur chantait pouilles, il avait l’air d’un squelette qu’on eût revêtu d’un uniforme, si bien qu’ils eurent vergogne à tuer ce mort vivant. C’était même miracle qu’il pût encore marcher.
Le capitaine de Bellec, prévenu, amena le colonel au cardinal qui, le voyant si exsangue, lui fit donner incontinent un bouillon de légumes et ordonna qu’on le conduisît chez moi à Brézolles, afin que je pusse prendre soin de lui, et lui tirer tous les renseignements possibles sur l’état à’steure des Rochelais et de la garnison anglaise. J’appelai alors Madame de Bazimont pour qu’elle aidât Sir Francis à monter les marches du perron, tant ses pas me parurent chancelants. Ce qu’elle fit avec zèle, sa fibre maternelle vibrant à la pensée de dorloter et rebiscouler un deuxième Anglais.
Lord Montagu, sans poser la moindre question sur Sir Francis, et sans même l’envisager tant il était discret, me bailla au départir une forte brassée et me dit que, si j’avais l’occasion de le visiter en Angleterre, il ordonnerait à ses gens de dérouler un tapis d’Orient de sa grille au perron pour me recevoir… Comme quoi, m’apensai-je, même un Anglais peut se mettre à gasconner quand il est ému.
La carrosse à la parfin départit, et je la regardai s’éloigner en me disant qu’il faudrait, vu la distance, pour le moins un bon mois avant que Lord Montagu nous revînt avec le rameau d’olivier qui annoncerait la fin de cette guerre absurde entre son pays et le nôtre. Et un mois, c’était un très long moment pour ceux qui, à La Rochelle, mouraient de verte faim.
Je dépêchai sur l’heure Nicolas au chanoine Fogacer pour qu’il vînt examiner et, au besoin, soigner le colonel anglais, ou nous dire en tout cas comment il le faudrait nourrir, car je n’étais pas sans savoir qu’un homme réduit au dernier degré de famine peut périr s’il mange trop. Il est vrai qu’à Brézolles nous avions déjà eu quelque expérience de ce problème avec une autre fame consumpta[79], mais à vrai dire notre Henriette, à son advenue céans, était loin d’être tant réduite et squelettique que le pauvre colonel, lequel en était même arrivé à ce point extrême de famine et de faiblesse qu’il n’avait plus faim du tout. Bien je me ramentois, en effet, qu’il lui fallut faire sur soi un gros effort pour absorber ce jour-là un œuf, un demi-verre de lait et une mince tranche de pain : régime qui lui fut, de prime, prescrit par Fogacer.
C’est seulement quand il fut quelque peu rebiscoulé qu’on s’aperçut combien Sir Francis était beau. Haut pour le moins de six pieds trois pouces, l’épaule large, la taille mince, la jambe longue, les traits du visage aussi réguliers et harmonieux que ceux d’une statue grecque, un teint qui tirait sur l’abricot, un œil d’un bleu profond, le sourcil châtain, le cheveu blond et bouclé ; et bien qu’il eût un air à ne pas se laisser morguer, poli et courtois avec tous, y compris avec le domestique.
Comme il était très faible les premiers jours, je pris l’habitude chaque matin d’aller déjeuner en sa compagnie dans un petit cabinet attenant à sa chambre, ce qui, au début, fut quelque peu embarrassant pour notre hôte, pour la raison que je suis accoutumé à cette repue-là à manger fort solidement devant un homme que la médecine, pour le sauver, réduisait à une maigre chère.
Dès qu’il se fut remis de ses faiblesses, Sir Francis me dit, d’une voix raffermie, qu’il ne s’était échappé hors des murs de La Rochelle que pour quérir audience du roi de France et le supplier, au nom de la trêve, de laisser incontinent saillir les soldats anglais hors les murs.
— Sir Francis, dis-je, permettez-moi de prime de vous dire combien je vous admire d’avoir risqué la mort, en vous présentant à la nuitée devant une tranchée française dans le seul dessein d’obtenir la libération de vos soldats. Et je vous demande pardon de vous désespérer, mais cette prière est hélas ! tout à plein inutile. Lord Montagu l’a adressée, il y a peu, de la façon la plus pressante à Sa Majesté, et Sa Majesté l’a roidement rebuffée, considérant d’ores en avant vos soldats comme des prisonniers de guerre qu’Elle ne consentira à libérer que lorsque le roi Charles aura libéré les Français qui sont tombés entre ses mains.
— C’est équitable, assurément, dit Sir Francis avec tristesse, mais combien désolant ! Et pour mes soldats, et aussi pour moi qui ai risqué ma vie pour rien. Il est vrai, ajouta-t-il, que si j’étais demeuré dans les murs, je n’aurais même pas eu le loisir d’aventurer ma vie, occupé que je serais à mourir comme mes hommes de la mort lente qu’apporte la famine. My Lord, poursuivit-il anglicisant mon titre, le u de duc et le mon de Monseigneur lui paraissant imprononçables, je ne sais si Monsieur le Cardinal a encore des rediseurs à La Rochelle, mais, à mon sentiment, s’ils n’ont pas à’steure quitté la ville, ils sont morts. Et personne hors les murs ne peut meshui se faire une idée véritable de ce qui se passe dedans. C’est l’enfer, My Lord, et un enfer que personne n’avait prévu. Personne, en effet, ne s’était avisé que la digue, résistant aux tempêtes, serait pour nos flottes anglaises un infranchissable obstacle. Personne n’avait un instant supposé que le siège serait si long et qu’il épuiserait nos provisions. Et par-dessus tout, personne n’avait imaginé que le réservoir de poissons, de crustacés et de coquillages que constituait la partie de la baie en deçà de la digue pourrait s’épuiser un jour par le grand nombre de gens qui y cherchaient, jour et nuit, provende ! Toute vie avait disparu de ce bout de mer comme toute vie allait disparaître de La Rochelle. My Lord, poursuivit-il d’une voix tremblante, savez-vous combien La Rochelle comptait d’habitants au début du siège ?
— Vingt-huit mille, dis-je, à ce qu’on m’a dit.
— Et au récent rapide recensement fait par le maire Guiton, combien pensez-vous qu’il en reste ?
— Je n’en ai aucune idée.
— Six mille.
Dieu bon ! m’apensai-je, que de morts ! Et combien inutiles !
Dès qu’il fut assez fort pour monter et descendre seul un escalier, Sir Francis put avec nous prendre ses repues, choyé et admiré par tous. S’il est bien vrai, comme le veut le proverbe, que « beauté sans bonté n’est que vin éventé », on ne pouvait lui faire ce reproche. Patience et mansuétude se partageaient son âme, tant est que je me demandais pourquoi diantre il avait choisi le métier des armes. Mais quand j’appris de lui qu’il descendait d’une longue lignée d’officiers, j’entendis qu’il n’avait guère eu le choix et aussi – paradoxe apparent – qu’il avait, en fait, trouvé dans son régiment beaucoup de gens à aimer : ses officiers, ses exempts, ses soldats. Avec cela, d’après tout ce que je sentais en lui, stoïque, équitable et, en ses décisions, d’une fermeté adamantine.
Il va sans dire que Madame de Bazimont était de lui raffolée, et aussi les chambrières qui rougissaient rien qu’à le voir, et trémulaient comme feuillage au vent rien qu’à l’encontrer dans les escaliers, et d’autant même qu’avec le domestique il était souriant et courtois.
Même quand il eut repris du poil de la bête, je continuai à déjeuner avec lui dans le cabinet de son appartement, jugeant qu’il me dirait plus de choses au bec à bec que devant toute une tablée.
Il me parlait souvent en effet de ses soldats, et toujours avec un grand émeuvement, et se déconsolant âprement de leur sort.
— J’ai honte, me dit-il, la larme quasiment au bord de l’œil, j’ai honte et vergogne de l’état où ils sont. Quand, d’ordre de Sa Majesté, j’ai installé ma garnison à La Rochelle pour soutenir la ville en cas d’attaque des Royaux, j’étais, pour les nourrir, bien garni en pécunes, mais ce trésor s’assécha vite, du fait de la cherté des vivres, puis de leur rareté, enfin de leur pénurie. Le dernier bœuf que j’achetai pour mes troupes me coûta deux cent cinquante livres, et de bœuf, à ce jour intra muros, vous n’en trouverez pas un seul, pas plus, de reste, que de chevaux, et pas davantage de tous animaux, grands et petits, qui marchent à quatre pattes. Les moutons, chiens, chats, rats, souris : tout est mangé, et l’écuelle est vide !
— Estimez-vous, dis-je, que vos soldats sont à’steure plus mal lotis que les Rochelais ?
— Assurément ! Et pour la raison qu’ils n’ont pas pour épouses les Rochelaises, race admirable de femmes qui, pour nourrir leurs familles, a montré une activité et une ingéniosité confondantes. Tandis que les maris s’obstinaient à pêcher le dernier petit poisson laissé dans la dernière flaque à marée basse, elles cueillaient sur les terre-pleins des remparts des mauves et autres herbes, lesquelles, hachées, bouillies, et sucrées (la Dieu merci ! il y avait encore en la ville des réserves de cassonade), leur permettaient de faire une sorte de soupe. Mieux même, elles parvinrent à faire du pain, ou plutôt ce qui ressemblait à du pain, à partir de racines de chardons. Hélas, même les herbes, cueillies par trop de monde, disparurent. Alors la mairie distribua des peaux de bœuf dont on avait des quantités, et ces peaux, les Rochelaises les épilèrent avec des morceaux de verre, puis, les trempant dans l’eau un jour et une nuit, les firent bouillir avec du suif et, les découpant en morceaux, les servirent à la table familiale.
— À vous ouïr, Sir Francis, ce n’était pas là un mets fort ragoûtant.
— Fort peu, en effet. Et pourtant, moi aussi, j’en ai mangé de ce pain « chaudi », comme on l’appelait, et, croyez-moi, il tombait tant lourd que pierre dans le gaster et son seul intérêt était qu’en le remplissant il l’empêchait de vous douloir. Mais vous-même, My Lord, n’avez-vous pas souffert de la faim dans la citadelle de l’île de Ré ?
— C’est vrai. Mais qui diantre vous l’a dit ?
— Madame de Bazimont, en m’apportant hier soir une tisane dans ma chambre.
Ah ! m’apensai-je, en me gaussant quelque peu in petto, voilà limaille attirée derechef par un puissant aimant ! Et je gage que, si je disais à la dame qu’une chambrière eût suffi à cet aimable office, elle répondrait qu’elle avait jugé imprudent de permettre à ces légères étoupes d’approcher d’une flamme si brillante.
— Sir Francis, dis-je vivement, mes Suisses et moi, avant d’être dans la citadelle en Saint-Martin-de-Ré, avions fait de prévoyantes provisions, tant est que nous ne pâtîmes que du premier degré de la faim : celui qui vous fait perdre quelques livres de chair. Mais le second, celui qui fait fondre les muscles, rend votre démarche incertaine, émascule votre voix, et vous réduit enfin en squelette, celui-là, nous l’avons certes observé avec chagrin autour de nous dans la citadelle, mais la Dieu merci, sans en pâtir nous-mêmes.
— C’est vrai qu’il y a des degrés dans la faim, dit Sir Francis, et la torture précisément vient de ce qu’on les descend un à un jusqu’à la mort. On se demande bien pourquoi les païens et les chrétiens, dans leurs descriptions des Enfers, ont inventé à l’envi des tortures savantes. Une seule eût suffi, et la plus atroce de toutes : la faim, car elle apporte avec elle la plus terrible dégradation de l’être humain, tant morale que physique. Savez-vous ce que j’ai vu de ces yeux que voilà en La Rochelle ? Deux femmes qui, dans la rue aux yeux de tous, se jetèrent sur le cadavre d’une voisine pour la dévorer. Et personne n’eut la force, ni même peut-être le désir, de les en empêcher.
Le lendemain Sir Francis me parla derechef de ses soldats – sujet qui le remordait si fort qu’il avait presque vergogne à être chez nous si bien choyé.
— Cette nuit, dit-il, le sommeil me fuyant, je suis tombé dans un grand pensement de mes soldats, lequel m’a fait grand mal. J’ai revu, dans mes mérangeoises, une scène affreuse, malheureusement trop coutumière : vous savez qu’il est de règle, en garnison, de faire l’appel, tôt le matin. Les soldats, au son de la trompette, se doivent rassembler dans la cour, lavés, équipés, armés, se mettre en rang, chacun à sa place, se figer au garde à vous, et attendre que le chef de leur unité les passe en revue. Or, ce matin-là, suivi d’un seul exempt qui devait faire l’appel nominal des hommes, je me traînai. Le trompette qui les avait réveillés était le seul des cinq dont je disposais qui fut encore capable de souffler dans son instrument, quoique faiblement et en sautant des notes.
« Bien je me ramentois que j’attendis ce matin-là fort longtemps dans la cour, vacillant, la tête vide, les jambes lourdes. À la parfin mes hommes parurent, le pas chancelant, le souffle court, et comme ils n’avaient plus la force de porter leurs mousquets, ils les traînaient derrière eux sur les pavés. Vous avez bien ouï : ils les traînaient derrière eux ! Quand enfin la cérémonie coutumière commença, l’exempt, qui faisait l’appel d’une voix faible et sans timbre, s’arrêtait chaque fois que le nom restait sans écho, le répétait et, si le silence se poursuivait, il écrivait D[80] en face du nom qu’il venait d’appeler. Quand enfin cette interminable cérémonie fut finie, je lui demandai : « Combien de D ? » Et il répondit : « Trente et un, Sir. »
« Trente et un des miens étaient morts pendant la nuit ! Depuis un mois, chaque matin, ce chiffre n’avait cessé de croître. C’était l’exempt qui avait imaginé d’écrire « D » au lieu de « Dead » sur sa liste, peut-être pour simplifier sa tâche, se peut aussi par une sorte de pudeur.
— Est-ce que les soldats se plaignaient de leur sort ?
— Assez peu. Les « damn ! », et pis encore, avaient abondé de prime quand ils parlaient de Buckie[81], la cause de tous leurs maux. Mais après son assassinat, plus du tout. Pour eux, il avait rejoint le diable en son enfer, l’affaire était réglée. Une fois, une seule, j’ai entendu une conversation intéressante. Je passais derrière une barrière et, le dos à elle accotés, deux soldats assis étaient occupés à discuter. L’un était brun et l’autre roux (un Irlandais, à en juger par son accent). Le roux disait :
« — Tu veux savoir le vœu que je forme ?
« — Non, je ne veux pas ouïr ton sacré vœu, dit le brun.
« — Je te le dis quand même, dit le roux, je voudrais que les Français attaquent. Dans l’état que nous sommes, ils entreraient dans la ville comme dans du beurre.
« — Et alors, damné idiot, dit le brun, ça te ferait une belle jambe !
« — Et comment que ça me ferait une belle jambe, damné idiot toi-même ! dit le roux. Au moins, eux, ils nous nourriront.
« Je passai mon chemin sans dire mot. Et que dire ? Le propos dans la bouche d’un soldat était, certes, scandaleux, mais pourquoi, au point où nous en étions, jouer les hypocrites ? Ce vœu que les Français attaquent et nous libèrent de la faim en nous faisant prisonniers, nous l’avons tous fait…
Sir Francis fit ici une pause, et ajouta d’une voix détimbrée :
— Moi aussi. Et j’étais déjà trop faible pour en avoir vergogne. Je renonçai à l’appel du matin, car il exigeait des hommes un effort si peu proportionné à leurs forces qu’il laissait sur le carreau presque autant de « D » que l’appel nominal en avait révélé. Je dispensai les canonniers de rejoindre leurs postes car ils ne pouvaient plus manœuvrer leurs canons, ni même soulever les boulets. Je supprimai les sentinelles et de jour et de nuit, parce qu’au bout de deux heures de faction, elles lâchaient leurs mousquets et s’écroulaient sur le sol.
« Je ne commandais plus à des troupes, j’avais l’affreux sentiment de diriger un hôpital, et j’en éprouvais un grand chagrin, me sentant d’ores en avant sans utilité aucune pour la ville que j’étais censé défendre. Avant même que la vie m’abandonnât, mon métier déjà me quittait.
« Le matin du jour que je me fixai pour saillir hors les murs, je tâchai de me rendre à la maison du maire Guiton pour l’avertir de ma décision. Je me fis accompagner par deux exempts, l’un à senestre et l’autre à dextre, afin qu’ils me retinssent de choir s’ils me voyaient chanceler. C’était un dimanche matin, et je m’étonnai de ne pas ouïr les cloches qui eussent dû appeler les Rochelais au culte. J’en sus plus tard la raison : les sonneurs étaient trop faibles pour les mettre en branle.
« Les rues étaient jonchées de cadavres, lesquels, la Dieu merci, ne sentaient pas, étant déjà si décharnés. En bas de la porte du maire Guiton, je vis un brûlot et, à deux pas étendu sans vie, l’homme qui avait eu le dessein de l’allumer, serrant encore dans sa main crispée le briquet qu’il n’avait pas eu le temps de battre.
« Je n’en fus guère surpris. Guiton était meshui autant haï et honni pour son obstination à ne pas traiter avec le roi qu’il avait été de prime admiré pour sa ténacité à ne se point soumettre. Je toquai à son huis si faiblement que je demandai à mes exempts de toquer à leur tour. L’huis s’ouvrit enfin et une chambrière apparut, fort maigrelette et la face livide. Elle m’apprit que le maire Guiton s’était pâmé pendant le culte matinal, qu’on l’avait porté jusqu’en son logis, qu’il tâchait de reprendre ses forces et qu’il ne voulait voir personne.
— Sir Francis, dis-je, fort ému de ce récit, peux-je vous demander comment le soir même de ce jour vous avez réussi à faire déclore la porte de Tasdon pour saillir hors les murs ?
— Le plus dur fut de marcher de la garnison jusqu’à la porte de Tasdon, et ensuite de la porte de Tasdon à la tranchée française. Mais pour le franchissement de la porte, rien ne fut plus aisé. Je dis aux gardes rochelais qui j’étais, que Guiton était mourant, que j’allais traiter avec le roi. Ils m’ouvrirent sans tant languir, la seule difficulté fut pour eux de tourner l’énorme clé dans sa serrure et ils n’y parvenaient pas, tant ils étaient sans forces.
Cette description dantesque des derniers jours de La Rochelle me plongea dans des tristesses et des mésaises que je ne saurais dire. Autre chose est de décider : « Cette ville est rebelle à son roi. Nous l’allons réduire par la faim », et autre chose est de passer, à tout le moins par l’imagination, de l’autre côté des murs et de vivre cette famine et ses terrifiants effets. On éprouve alors combien le vieil adage : « L’homme est un loup pour l’homme » est injuste pour le loup. Pis même, on incline à se demander si le mot lui-même mérite qu’on le prenne pour un synonyme de bonté et de compassion.
Pour Sir Francis, je conjecturai qu’en me faisant ce récit, il avait voulu purger ses mérangeoises de ces horribles remembrances. Je le crois car, au départir, comme je prenais de lui congé pour regagner ma chambre, il me remercia de l’attention et de la sympathie avec lesquelles je l’avais écouté, ajoutant qu’il garderait à jamais le souvenir de Brézolles. Grâce à moi, grâce à tous, il avait retrouvé le bonheur de vivre dans le monde de la couleur et du mouvement.
Pour moi, j’estimai qu’il avait ce jour véritablement vidé son sac et qu’il ne pourrait pas m’en dire plus. De retour à mon appartement, je demandai à Nicolas d’ouvrir mon écritoire et d’écrire sous ma dictée le récit que Sir Francis venait de faire, lequel sans tant languir je désirais porter au cardinal.
Nicolas, à écrire ce terrible conte, fut bientôt au comble de l’émeuvement. Et comme je lui vis les yeux pleins de larmes, je lui dis, mi-gaussant mi-sérieux, que s’il devait pleurer, qu’il fît en sorte de ne pas mouiller le papier, le cardinal étant si méticuleux.
— Monseigneur, dit Nicolas gravement, je ne me permettrais jamais de pleurer sans votre assentiment.
À ouïr ceci, je me demandai si cette remarque ne tenait pas du raisin autant que de la figue. C’est à cet instant que je m’avisai pour la première fois que le respect dû aux Grands peut comporter des nuances qui ne sont pas toutes respectueuses. Et Dieu sait comme j’eus d’occasions dans la suite de le vérifier.
Nicolas achevait à peine ses pages d’écriture que Hörner me vint dire qu’une carrosse de Monsieur le Cardinal s’était présentée à la grille de Brézolles. Reconnaissant les armes peintes sur ses portières, on lui avait ouvert. Un mousquetaire du cardinal – un vrai coquelet, tant il était jeune et frisquet – en était descendu et lui avait dit qu’il avait ordre de me mener sans tant languir au château de La Sauzaie, où Son Éminence avait affaire à moi. Je demandai alors à Nicolas de seller son cheval et de mener audit château mon Accla en la tenant par la bride, car je n’étais pas sûr de disposer de la carrosse pour le retour.
— Monseigneur ! dit-il, moi sur mon hongre tenir votre Accla par la bride ! Alors qu’elle déprise et déteste ledit hongre, au point qu’elle ne le peut souffrir trottant à ses côtés ! Je n’atteindrai jamais La Sauzaie !
Il avait raison, et bien qu’il tâchât de le cacher, il était assez content, après ma remarque sur ses larmes, de me remontrer mon étourderie. À mon sentiment, il ne faut pas grincher sur les petites supériorités que prennent sur nous nos gens dans la vie quotidienne. Elles les consolent de la subordination où les contraint leur état.
— Fais comme tu l’entends, Nicolas, dis-je avec bonne humeur. Et ce sera bien fait si mon Accla m’attend dans la cour de La Sauzaie quand j’aurai besoin d’elle.
— Monseigneur, dit Hörner, qui étant une âme simple n’avait sans doute pas entendu les dessous de ma petite passe d’armes avec Nicolas, je pourrais me charger, montant une jument, d’amener votre Accla par la bride jusqu’à La Sauzaie, pour peu que Monsieur le Chevalier me montre le chemin.
— Eh bien, faisons ainsi ! dis-je, et je pris place dans la carrosse.
*
* *
À La Sauzaie, l’exempt, dès qu’il me vit, m’amena en me précédant dans la salle où les quatre secrétaires du cardinal étaient attachés à leur long et coutumier labeur. Je leur fis signe de ne se point lever, mais ils se levèrent tout du même avec de profonds saluts. Après quoi, Charpentier, en se détachant du lot, me conduisit dans un cabinet attenant où se trouvait le cardinal. Je lui remis incontinent les feuillets sur lesquels j’avais transcrit l’essentiel des propos de Sir Francis Kirby. Il les lut fort attentivement et dit :
— Les malheureux sont au bout du rouleau, et tout désormais va se dérouler selon une loi quasi mathématique, la cause produisant l’effet, et l’effet devenant cause, un second effet s’enchaîne sur le premier. La démarche de Lord Montagu a amené les capitaines rochelais servant dans la flotte anglaise à demander leur soumission. Et ces capitaines ayant prévenu de leur initiative le maire Guiton, il est à prévoir que celui-ci, à la parfin, fera de même.
« Venez, Duc, l’heure est opportune, le lever de Sa Majesté doit être terminé, ou sur le point de se terminer, et en nous hâtant nous pourrons lui parler au bec à bec.
Je trouvai ce « nous » très récompensant et, le cœur plein d’allégresse, je suivis le cardinal. Le château de La Sauzaie n’est pas le Louvre, et le chemin jusqu’aux appartements du roi fut parcouru en un clignement d’œil.
Sa Majesté était assise sur son lit et se lavait les mains dans une cuvette que lui tendait Berlinghen. Son visage était frais et reposé, le mois d’octobre lui convenant à merveille, n’étant ni trop chaud ni trop froid et, comble de félicité, la veille à Surgères, il avait fait bonne chasse.
Surgères étant bien trop loin du camp, et son logis d’Aytré ne lui plaisant guère, le roi avait demandé l’hospitalité au cardinal. Je m’en étais avisé dès mon entrant dans la cour de La Sauzaie, qui était occupée moitié par ses mousquetaires et moitié par ceux du cardinal, voisinage qui ne plaisait ni aux uns ni aux autres, comme bien l’on sait. Il y avait des deux côtés dans les regards une telle dépense de déprisement, reçue et rendue, que ces béjaunes se seraient allègrement coupé la gorge, si le duel n’avait pas été puni de mort. Or, s’il était glorieux de mourir la pointe d’une épée en plein dans le cœur, il était infâme, en revanche, d’être décollé sur l’échafaud public. Dieu bon ! m’apensai-je, si jeunes ! si beaux ! et si écervelés !
S’étant essuyé les mains, Louis tendit sa dextre au baiser du cardinal, puis à moi. Tout en posant sur ses doigts des lèvres respectueuses, je ne laissai pas d’observer que cette fois il ne sentait pas le jaune d’œuf. Ainsi, moi aussi, à l’égard du souverain que pourtant j’adorais, j’avais, bien cachées, mes petites impertinences, tout comme Nicolas à mon endroit.
— Sire, dit le cardinal, l’objet de ma visite est double. Primo, j’aimerais que vous consentiez à prendre connaissance de ces feuillets, dans lesquels Monsieur le duc d’Orbieu relate ses entretiens avec Sir Francis Kirby. Ils décrivent la situation présente de La Rochelle intra muros. Secundo, j’aimerais vous rendre compte de l’entrevue que j’ai accordée hier, en votre nom, aux capitaines rochelais servant dans la flotte anglaise.
— Voyons d’abord les feuillets, dit Louis.
Il les lut beaucoup plus lentement que le cardinal, mais non sans trahir stupeur, horreur, et tristesse.
— Les pauvres gens ! dit-il à la parfin, quel prix ils payent pour leur rébellion ! Et pourquoi donc n’ont-ils pas fait leur soumission avant que leur ville agonise ?
Le lecteur observera ici que le roi, étant fort pieux, disait « pourquoi donc » et non « pourquoi diantre », comme la plupart de ses sujets.
— Monsieur le Cardinal, dit le roi, j’attends votre secundo.
— Hier, Sire, quasiment à la pique du jour, les capitaines rochelais qui avaient mis leurs bateaux au service de la flotte anglaise quirent de nous des passeports pour toucher terre et avec nous prendre langue. Leurs délégués, les sieurs Gobert et Vincent, les obtinrent sans tant languir, et passèrent en chaloupe du navire amiral de Lord Lindsey au navire amiral de la flotte française. Là, le commandeur de Valençay les reçut fort bien à dîner et les débarqua ensuite sur le continent où une de mes carrosses les amena céans.
— Et que proposaient-ils ? dit Louis.
— Ils voulaient que La Rochelle reçût sa grâce directement de leur roi au lieu de passer par le truchement d’un prince étranger, duquel ils se plaignirent amèrement.
— Que vela[82] une clairvoyance tardive ! dit Louis.
— En effet, Sire, ils prétendaient que les Rochelais avaient encore devant eux trois mois de vivres : « Ou trois jours », dis-je. C’est là que la négociation commença quelque peu à grincer. Pour trancher le différend, je proposai que La Rochelle admît dans ses murs des commissaires du roi pour acertainer les présentes ressources de la ville.
— Et bien entendu, ils noulurent ? dit le roi.
— Tout à trac. Ils arguèrent que ce n’était guère faisable, la plupart des Rochelais cachant férocement leurs vivres quand ils en avaient.
— Dans ce cas, dit Louis, comment pouvaient-ils savoir que La Rochelle avait encore devant elle trois mois de vivres ?
— C’est en effet, Sire, ce que je leur fis observer. Néanmoins je leur promis que la proposition qu’ils avaient faite serait portée à la connaissance de Votre Majesté.
— Est-ce tout ?
— Nenni, Sire. Avant que de départir, ils me firent remarquer que les Rochelais n’avaient pas touché aux fleurs de lys de leurs portes et de leurs murailles, preuves qu’elles étaient encore « empreintes très avant dans leur cœur », et raison, sans doute, pour laquelle les Anglais avaient été si tardifs et si languissants à les secourir.
— Et que répondites-vous à cela, mon cousin ? dit le roi.
— Que le roi, leur seul légitime souverain, le savait, et que c’était là la seule porte qui leur restait ouverte pour rentrer en grâce.
— Bien dit. Cependant, rien n’est sorti de cette rencontre.
— Parce que rien, Sire, n’en pouvait sortir, les Rochelais extra muros de la flotte anglaise ne pouvant nous ouvrir les portes des Rochelais intra muros. Mais dans l’enchaînement véritablement admirable des faits, c’est le deuxième acte d’une tragédie dont le premier acte fut la demande faite par Lord Montagu de rétablir la paix entre la France et l’Angleterre. Dès lors, les Rochelais de la flotte anglaise s’apensèrent : « Si les Anglais font la paix, pourquoi ne la ferions-nous pas ? »
— Ils y avaient d’évidence le plus grand intérêt, dit Louis. S’ils ne rentraient pas en grâce, leurs bateaux seraient bannis de mes ports et ils auraient perdu leur patrie.
Ce mot « patrie », qui était inaccoutumé dans la bouche d’un roi de France, me surprit, Louis semblant admettre qu’il y avait à côté de lui-même une entité qui représentait le royaume. Richelieu, à mon sentiment, n’en fut pas moins étonné, mais avec sa coutumière prudence il s’abstint de poser le pied sur ce chemin douteux.
— Si j’entends bien, reprit le roi, ce que vous dites de l’enchaînement admirable des faits, l’exemple des Rochelais extra muros doit amener les Rochelais intra muros à demander la paix ?
— J’en suis bien assuré, Sire, et d’autant plus que le maire Guiton, ayant pâmé au culte, a dû cesser de se croire immortel.
— Dans ces conditions, mon cousin, dit le roi, il faudra dès demain, après les matines, réunir céans le Conseil, afin d’arrêter notre politique à l’égard des Rochelais, dès lors qu’ils se seront soumis.
Sa Majesté me donna alors mon congé et je retrouvai Nicolas, Hörner et mon Accla qui, à me voir, hennit tendrement.
Mon Nicolas avait la face rouge et toute chaffourrée de colère, et ne pouvant lui parler au botte à botte, mon Accla, comme on sait, ne souffrant pas le voisinage de son hongre, j’attendis d’être de retour à Brézolles et d’avoir démonté pour quérir de lui le pourquoi de sa triste figure.
— Monseigneur, dit-il, nous vous attendions, Hörner et moi, avec les chevaux dans la cour de La Sauzaie, quand deux mousquetaires du roi nous ont daubés d’importance, Hörner et moi.
— Qu’est cela ? Dauber le frère d’un de leurs capitaines ?
— C’était sans doute des mousquetaires de fraîche date. Ils ne me connaissaient pas, pas plus que mon frère.
— Ne leur as-tu pas dit qui tu étais ?
— Nenni, Monseigneur, je n’ai pas voulu avoir l’air de m’abriter derrière mon grand frère.
— Et que vous ont dit ces outrecuidants ?
— Le premier me demanda « à qui j’étais ».
« — Au duc d’Orbieu, répondis-je.
« — Le duc d’Orbieu ? dit-il. Je ne le connais point.
« Et le second ajouta :
« — Ce duc doit être fort pauvre, pour réduire son escorte à deux cavaliers.
« À quoi le premier renchérit :
« — S’il n’est pas pauvre, il est chiche-face et rechigne à la dépense.
« — Messieurs, dit alors Hörner en se rebecquant, bien fol est celui qui parle à la volée d’un grand seigneur sans avoir l’heur de le connaître.
« Cela fut dit d’un ton si écrasant que les deux coquebins se hérissèrent.
« — Hörner, dis-je, ne parlez pas à ces messieurs, ils nous cherchent querelle et nous n’avons pas affaire à eux.
« Là-dessus je leur tournai le dos et Hörner aussi, et les deux coquebins eussent continué se peut à nous débiter des méchantises, si un mousquetaire, qui me connaissait bien, ne s’était approché d’eux, et, les prenant chacun par le bras, il leur dit : « Messieurs, avec votre permission, tirons un peu plus loin : j’ai deux mots à vous dire. »
— Si je t’entends bien, mon cher Nicolas, il y a une leçon attachée à la queue de cet incident. Eh bien ! Nous tâcherons demain de nous la ramentevoir.
Et le lendemain, avant de départir pour le Conseil, je commandai à Nicolas de dire à Hörner de faire seller six chevaux, mon Accla comprise. C’est pitié ! m’apensai-je, qu’il faille tenir compte de la bêtise de ces faquins qui jugent de l’importance d’un gentilhomme par l’importance de son escorte. Je le fis toutefois, car je noulais exposer derechef Hörner et Nicolas à ces dégoustements imbéciles.
Quand j’advins dans la grande salle de La Sauzaie où se tenait le Conseil, Du Hallier, que le roi, on s’en souvient, avait nommé maréchal de camp, m’avertit que le roi avait interdit les bonnetades de conseiller à conseiller, afin de ne pas troubler le débat au cas où il y aurait des retardataires. Il me fallut donc me borner, comme tout un chacun, à un regard et un signe de tête.
Mais c’est merveille, lecteur, comme ces signes-là, pour discrets qu’ils fussent, pouvaient trahir des sentiments, bons ou moins bons, selon les cas : pour me borner à quelques exemples, autant l’amitié brilla dans le regard de Schomberg et de Toiras, et la sympathie dans l’œil du duc d’Angoulême, autant l’un et l’autre manquaient dans l’œil des deux Marillac (l’un garde des sceaux, l’autre maréchal de camp), amitié et sympathie faillant davantage encore chez Bassompierre, désormais tout acquis, quoique sourdement, au clan des vertugadins diaboliques, pour qui j’étais un suppôt du cardinal et une créature du roi, c’est-à-dire un gentilhomme bon à embastiller, ou tout du moins à exiler dans ses terres, si l’on parvenait à se débarrasser, par quelque moyen que ce fut, de Louis et de Richelieu.
Je ne peux, lecteur, te révéler qui dit quoi à la séance importantissime de ce Conseil, puisque tout bon conseiller est tenu sur ce point à secret garder. Mais je puis cependant, sans citer leurs auteurs, dire quelles furent les opinions diverses qui s’y déclarèrent quand la question fut posée de savoir ce qu’on allait faire des Rochelais, dès lors qu’il était acquis qu’ils s’allaient soumettre.
Les uns opinèrent qu’il fallait infliger aux rebelles un châtiment terrible, afin qu’il frappât de terreur les autres villes protestantes de France et les contraignît à demeurer à jamais dans leur devoir.
Les autres estimèrent que le siège, la famine, la ruine et surtout la perte des trois quarts des habitants étaient en soi pour La Rochelle une punition si affreuse qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter.
Les autres enfin, tout en penchant eux aussi pour la clémence, estimèrent qu’il fallait néanmoins châtier durement le maire Guiton, ainsi que la poignée de pasteurs et d’échevins qui l’avaient soutenu dans sa criminelle obstination. En fait doublement criminelle : à l’égard des siens comme à l’égard du roi.
Louis avait ouï ces discours sans trahir la moindre préférence pour l’un ou l’autre des procédés, et sans tant languir il donna la parole au cardinal, et bien savait-il ce qu’il faisait en le gardant, si je puis dire, pour la bonne bouche.
Pour moi, j’étais bien assuré que Richelieu avait choisi la clémence pour des raisons politiques, le « châtiment terrible » de La Rochelle ne pouvant qu’éveiller, dans les autres villes protestantes de France, un ressentiment tel et si grand que la rébellion renaîtrait sans cesse de ses cendres et se perpétuerait. Mais ces raisons politiques, il savait aussi qu’elles n’étaient valables que pour ceux qui, comme lui, avaient l’imagination de l’avenir, et non pour une Assemblée, qui comme toute assemblée n’était agitée que par les passions du moment.
Avec une habileté si consommée que je serais tenté de l’appeler diabolique, s’il ne s’agissait pas d’un cardinal, Richelieu reprit tous les arguments en faveur du « châtiment terrible », et les exposa avec plus de vigueur, de poids, de clarté et d’élégance que ceux qui l’avaient recommandé. Il exposa plus brièvement, ensuite, les arguments qui parlaient en faveur du châtiment partiel. Et en venant enfin à la clémence, il parut tenir un moment la balance égale avec elle et les options précédentes, mais il parla si longuement du pardon que cette insistance même ne laissa pas de montrer de quel côté il penchait. Il y mit aussi davantage d’émeuvement, sachant bien que si la raison doit convaincre, c’est le sentiment qui persuade. Il s’adressa aussi plus personnellement au roi qu’il n’avait fait jusque-là, se ramentevant sans doute combien Louis avait été bouleversé par la description que Sir Francis Kirby avait faite des ravages de la famine sur les Rochelais et les soldats anglais. Il en appela à la fois à son humanité et au souci que Sa Majesté avait de sa gloire.
— Sire, dit-il, jamais peut-être ne s’offrit à un prince une occasion aussi illustre de se signaler par sa clémence, qui est la vertu par laquelle les rois approchent davantage de Dieu, de qui ils sont plus les images en bien faisant que non pas en détruisant et en exterminant. Au reste, plus La Rochelle était coupable, plus Sa Majesté ferait paraître de vraie magnanimité, après l’avoir surmontée par ses armes invincibles et réduite à se soumettre à lui nuement que de se surmonter lui-même en lui pardonnant. Ce que, s’il faisait, le nom célèbre de cette ville porterait sa gloire par tout le monde et la transmettrait aux âges suivants, comme du prince qui se serait montré du tout[83] incomparable, soit à vaincre, soit à user modérément de sa victoire.
— Messieurs, dit le roi, promenant son regard sur l’assemblée, si quelqu’un de vous désire là-dessus opiner, je lui donnerai la parole.
Mais aucun de ceux qui tenaient pour le « châtiment terrible » ne leva la main. Ils jugeaient la partie perdue pour eux. Pourtant, lecteur, au contraire de ce que tu as pu penser, elle n’était pas gagnée d’avance par Richelieu, car s’il y avait bien une fibre humaine chez Louis, il ressentait toutefois profondément les écornes qu’on lui avait faites, et n’ayant pas comme Henri IV, son père, la triple indulgence, il en tirait dans les occasions des vengeances implacables. En appeler au souci qu’il avait de sa gloire pour l’amener à user de clémence à l’endroit de La Rochelle était donc loin d’être inutile, et bien le sentit Richelieu qui connaissait son maître mieux que tous.
Le vendredi vingt-sept octobre, le cardinal reçut au château de La Sauzaie les cinq délégués de La Rochelle et mena rondement et fermement l’affaire : les Rochelais obtenaient la vie sauve, les libertés de conscience et du culte, et la garantie de leurs biens. Toutefois leurs murailles seraient rasées et, ce qui leur fut infiniment plus à dol, La Rochelle cesserait d’être ville franche, les bourgeois devant à l’avenir payer la taille. Là-dessus, il y eut des pleurs, des gémissements, et des grincements de dents, mais Richelieu fut adamantin.
Les délégués étaient cinq, mais l’après-midi, avant que d’aller voir le roi, Dieu sait pourquoi, ils reçurent le renfort de six autres notables. Accueillis de prime par Richelieu et quelques membres du Conseil dont j’étais, ils furent menés devant le roi, lequel était assis dans une chaire à bras, les principaux de la Cour l’entourant debout. Le Rochelais Daniel de La Goutte, après s’être agenouillé devant Sa Majesté, prononça au nom de la ville une harangue fort ampoulée qui me ragoûta peu. Le roi y était comparé au soleil dont avaient été privés les Rochelais, retenus dans des cachots ténébreux si longtemps que leurs yeux, tout éblouis de l’éclat de ses rayons, en pouvaient à peine supporter la clarté… La Goutte conclut en promettant que, bénissant à jamais la mémoire de la grâce qui leur était donnée, les Rochelais demeureraient jusqu’au dernier soupir de leur vie les très humbles, très obéissants sujets et serviteurs de Sa Majesté.
Cette lourde rhétorique était la chose au monde la moins faite pour plaire à Louis. Et sa réplique – que je couchai sur le papier dès mon retour à Brézolles – fut roide, brève et à la franche marguerite. Quand je la répétai plus tard à mon père, il en rit à gueule bec et me dit : « Cela, mon fils, est son père tout craché ! Quelle jolie rebuffade ! Le bon roi Henri n’aurait pas dit mieux ! »
Lecteur, cette réponse, la voici :
— Messieurs, Dieu veuille que ce soit du bon du cœur que vous me tenez ce langage, et que la seule nécessité où vous êtes ne soit pas la cause de votre gratitude. Vous vous êtes servis de toutes sortes d’inventions et de malices pour vous soustraire à mon obéissance. Je vous pardonne vos rébellions. Si vous m’êtes bons et fidèles sujets, je vous serai bon prince. Et si vos actions sont conformes à vos protestations, je vous tiendrai ce que je vous ai promis…
*
* *
Le mardi trente et un octobre, je me levai à la pique du jour, ainsi que Sir Francis, Nicolas, Hörner et la suite qu’il avait choisie pour escorter ma carrosse. Nous devions tôt le matin évacuer les soldats anglais de La Rochelle, avant que le premier contingent des nôtres pût pénétrer dans la ville pour l’occuper. Comme ces pauvres Anglais étaient pour la plupart trop faibles pour marcher, des charrettes furent mises à notre disposition pour les conduire jusqu’à Chef de Baie où les chaloupes devaient venir les prendre pour les amener aux vaisseaux de la flotte anglaise, Sir Francis ne voulant à son tour monter à bord du navire amiral que lorsqu’ils seraient tous embarqués. Il les compta à cette occasion : ils étaient soixante-quatre. Sir Francis voulut à tout prix que je l’accompagnasse à bord, et m’y présenta comme « My Lord Diouk d’Orbiou » à Lord Lindsey, par qui je fus incontinent prié à déjeuner. À peine fûmes-nous à table qu’il demanda à Sir Francis de lui faire un récit de ce qui s’était passé depuis que Buckingham l’avait installé à La Rochelle avec ses hommes.
— Il y a un an de cela, dit Sir Francis d’une voix sourde, et comme mes hommes se sentirent heureux, après la désastreuse campagne de l’île de Ré, de s’installer à La Rochelle, où ils furent merveilleusement accueillis par des gens qui les considéraient comme les devant sauver. Et quelle belle et prospère ville était alors La Rochelle, propre comme un sou neuf, avec une population gaie et laborieuse, de nombreux enfants qui couraient de tous côtés dans les rues et sur le port, et bien je me ramentois que j’étais réveillé le matin par des Rochelaises, qui chantaient le matin en battant le linge dans les lavoirs. My Lord, vous n’oyez plus, meshui, le moindre chant. Et non plus ne voyez plus d’enfants. Ils sont morts les premiers. Et partout dans les maisons déshabitées et dans les rues, vous n’apercevez plus, jonchant le sol, que des cadavres squelettiques que personne n’a plus la force d’enlever pour les porter au cimetière. Quant à mes hommes, ils étaient six cents à leur advenue céans, mais la mort lente de la famine les ayant décimés, ils ne sont plus que soixante-quatre et il est malheureusement à prévoir que d’aucuns d’entre eux, nourris trop tard, trouveront dans l’océan leur dernière demeure.
Dès que je le pus en toute courtoisie, je quittai Lord Lindsey et Sir Francis, non sans qu’ils ne me fissent au départir des merciements sobres et simples, mais dans leur sobriété même, émus et amicaux. Je me hâtai de rejoindre Louis, lequel devait à neuf heures, devant le fort de Beaulieu, passer en revue le premier contingent qui allait occuper La Rochelle. Je ne le vis pas de prime, mais le maréchal de Schomberg m’aperçut, s’avança vers moi à grands pas – et Dieu sait s’ils étaient grands ! – et me donna à l’étouffade une forte brassée qui n’était pas de cour, mais de cœur.
Peux-je vous ramentevoir, belle lectrice, que s’il y avait un mot pour définir Schomberg, c’était bien le mot fidélité : il était en effet adamantivement fidèle à son épouse, à son roi, à ses amis. Il me gardait et me garderait toujours une infinie gratitude, pour avoir, comme vous savez, intercédé auprès de Louis, afin qu’il le relevât d’une disgrâce où de faux rapports l’avaient jeté. De mon côté, je le tenais en grandissime estime, et j’aimais aussi qu’il eût gardé de ses origines bavaroises une fort plaisante jovialité.
— Mon ami, dit-il (parole qui dans sa bouche avait un sens), si c’est Louis, comme je crois, que vous cherchez, vous ne le trouverez mie. Il parcourt les rangs et envisage les hommes un à un.
— Un à un ? Tâche immense ! Qu’y a-t-il là comme troupes ?
— Quatorze compagnies de gardes et six compagnies du régiment des Suisses. Autrement dit, la crème et l’élite de l’armée royale. Tous gens honnêtes, consciencieux, bons chrétiens et disciplinés, tant Louis veut être assuré que les malheureux survivants de La Rochelle ne seront pas opprimés par les nôtres. Il a déjà renvoyé trois hommes au camp.
— Qu’avaient-ils fait ?
— Rien, sinon qu’ils s’étaient faufilés frauduleusement afin d’avoir la gloire de pénétrer intra muros. Le premier, il le reconnut comme un soldat appartenant à la compagnie de Monsieur de Sourdis (mémoire étonnante…), et incontinent le renvoya à son capitaine afin qu’il lui donnât le fouet. Les deux autres faufileurs étaient des capucins, et avec eux Louis ne fut guère plus tendre : « Eh quoi ! Messieurs, dit-il, voudriez-vous entrer à La Rochelle avant Monsieur le Cardinal ? » et il les renvoya sèchement à leur moinerie.
— Preuve nouvelle, dis-je, s’il en était besoin, que l’oint du Seigneur, tout pieux qu’il soit, n’aime pas que son clergé le gagne à la main.
— Et il a bien raison, dit Schomberg. Je suis moi-même bon catholique, et respecte prêtres et moines, pour peu qu’ils s’occupent de leurs ouailles ou de leurs pauvres et ne viennent pas fourrer leur nez dans les affaires du royaume. Je ne raffole pas non plus des dévots (par ce pluriel il désignait, entre autres, le garde des sceaux Marillac), parce que leur dévotion a un arrière-goût de domination qui me ragoûte peu. Ces gens-là ont les dents trop longues pour ne manger que leurs fromages. Ils voudraient tout régenter…
Propos qui, s’ils n’avaient pas été à moi adressés, eussent été fort imprudents, les dévots étant, quoique chrétiens, fort vindicatifs. Cependant je ne puis le faire remarquer à Schomberg car, à ce moment, je vis le roi regagner à grands pas son État-Major, et quand il l’eut atteint éclata une épouvantable noise faite de roulements de tambours. Je mets un s à tambours, car pour nous tympaniser de la sorte, il fallait qu’ils fussent une douzaine au moins. Quand enfin ce tapage eut cessé, un géantin exempt, aussi large que grand, se détacha du groupe et, s’étant approché des soldats royaux figés au garde-à-vous, cria d’une voix forte :
— Sur l’ordre du roi et de Monsieur le colonel général de l’infanterie française, dès lors que les soldats entreront dans les rues de La Rochelle, primo : il leur est formellement interdit de quitter les rangs, sous peine d’être séance tenante pendus (roulement de tambours). Secundo : il leur est formellement interdit de pénétrer dans les maisons, sous peine d’être séance tenante pendus (roulement de tambours). Tertio : il leur est formellement défendu de se livrer à des roberies dans lesdites maisons, sous peine d’être séance tenante pendus (roulement de tambours). Quarto : il leur est formellement défendu de forcer femmes ou filles, sous peine d’être séance tenante pendus (roulement de tambours).
— Le mauvais de l’affaire, me glissa Schomberg à l’oreille, c’est que le pauvre diable sera trois fois pendu : la première fois, parce qu’il quitte les rangs, la seconde fois pour être rentré dans une maison, la troisième fois pour forcer fille.
Ayant ri, comme je le devais, à cette gausserie toute militaire, je demandai à Schomberg qui allait avoir l’honneur de pénétrer le premier dans la ville à la tête de ses beaux soldats.
— C’est moi, votre serviteur, dit Schomberg avec quelque vergogne.
— Diantre ! N’en êtes-vous pas heureux ?
— Je suis au comble de la joie, mais…
— Mais ?
— Mais le plus ancien maréchal céans, ce n’est pas moi, c’est Bassompierre. C’est à lui qu’aurait dû échoir cet honneur.
— Lequel Bassompierre n’a trotté dans ce siège que d’une fesse. Ramentez-vous ce qu’il a dit : « Vous verrez que nous serons si fols que de prendre La Rochelle » – phrase traîtreuse, puisque c’était la volonté du roi que de s’en saisir. Croyez-vous que le roi l’ait oubliée ? Louis n’oublie jamais rien : ni le bien ni le mal.
— Raison pourquoi vous voilà duc, dit Schomberg avec un sourire amical. Entrerez-vous avec moi en La Rochelle ?
— Nenni et c’est pitié. Mais Sa Majesté ne m’en a pas donné l’ordre.
À ce moment, je dus quitter Schomberg, car Monsieur de Clérac, accourant à grands pas, me dit que Louis ayant affaire à moi, je le devais incontinent rejoindre. Quoique le roi fut comme toujours calme et composé, je voyais bien, l’ayant connu dès ses maillots et enfances, qu’il rayonnait, tant cette revue, pourtant longue et fatigante, lui avait donné du plaisir. Car bien que sa discipline fût roide et inflexible, il aimait fort ses soldats, et ils le lui rendaient bien, tant ils le savaient équitable, soucieux de leur vie et de leur santé. Sans doute eussent-ils souhaité qu’il se souciât un peu moins de leur santé spirituelle, car Louis, comme on sait, avait impiteusement pourchassé et banni hors du camp les loudières et ribaudes qui, sans sa rude répression, eussent assuré le repos des guerriers. « Ma fé ! C’est trop exiger de la pauvre bête », me dit un jour un de ces soldats, « que de vivre tout un an escouillé et sans femme. Si le Seigneur eût voulu que nous vivions si solitaires, pourquoi diantre nous a-t-il enlevé une côte pour créer Ève ? »
Louis m’accueillit fort bien, et m’enjoignit de me joindre dans l’instant à Schomberg, ayant une mission pour moi en La Rochelle qui ne souffrait pas de délais.
— La voici, me dit-il en me tendant un pli. Cet ordre est signé par Monsieur le Cardinal et contresigné par moi. Il doit être exécuté à la lettre et dans l’esprit.
Je me demandai bien de quel « esprit » il s’agissait, mais comme on sait, on ne pose pas de questions au roi, et je me retirai, m’apensant que si cet ordre avait été rigoureux, il eût été confié à un maître de camp et non à moi. Cette impression ne laissa pas d’être confirmée quand, avec soulagement, j’en eus pris connaissance. Je retournai dire ce qu’il en était à Schomberg. Et Hörner, démontant un de ses Suisses, me donna son cheval et parut fort heureux, ainsi que Nicolas, d’être parmi les premiers à entrer dans La Rochelle.
— Monseigneur, dit Nicolas avec un sourire, votre Accla au retour sera furieuse que vous ayez monté un autre cheval qu’elle.
— Je démonterai avant le perron de Brézolles, dis-je, entrant dans le jeu, tant est qu’elle ne pourra pas sentir sur moi son odeur.
— Alors, elle sentira la vôtre sur ledit cheval, dit Hörner.
Cette petite gausserie n’allait pas sans quelque grocerie, mais je n’en dis rien, ne voulant pas rabattre la joie de Hörner d’être mêlé à ce grand événement : l’entrée de l’armée royale dans La Rochelle. À l’inverse, le Suisse qu’il avait démonté me parut fort marri d’avoir à retourner à Brézolles dans ma carrosse, tout honorable que fût le retour au château en pareil équipage.
Bien que la porte de Tasdon fût largement déclose en signe de soumission, Schomberg se garda de faire entrer incontinent la longue colonne des vingt compagnies qui le suivaient, et, l’arrêtant avant qu’elle ne franchît le seuil, il examina fort soigneusement à la longue-vue les créneaux des remparts – d’où, par deux fois, j’avais été menacé et couvert d’injures par Sanceaux. N’y discernant pas la moindre présence humaine, il dépêcha Du Hallier et cinq autres officiers, à cheval et sans épée, parcourir la ville en tous sens afin d’éventer d’éventuels traquenards. Ces six cavaliers étaient suivis par un trompette qui, s’arrêtant de place en place, ramentevait les habitants qu’on leur avait donné l’ordre de porter mousquets, pistolets, épées, pics et poignards qu’ils détenaient à l’hôtel de ville. Il les adjurait, s’ils n’avaient pas eu la force de marcher jusque-là, de déposer toute arme en leur possession devant leur porte. Faute de quoi, si l’on trouvait chez un quidam ne serait-ce qu’un poignard, il serait tout à trac fusillé.
Ce petit détachement d’officiers revint sans encombre en moins d’une heure et Schomberg me dit que j’étais libre d’entrer à mon tour avec mon escorte pour accomplir ma mission. Quant à lui, il allait occuper avec sa troupe les postes et positions importants de la cité.
Si Nicolas et Hörner avaient cru trouver un grand contentement à passer les portes de La Rochelle, ils ne laissèrent pas de déchanter quand ils virent les rues jonchées de cadavres, et les quelques survivants, pâles et émaciés, se traîner de-ci de-là dans l’espoir qu’on leur donnât de quoi manger. Nous eûmes quelque fil à retordre avec nos chevaux qui hennirent et encensèrent à la vue des corps étendus, tant est que pour les calmer nous dûmes démonter et les tenir par la bride. Cependant, les pionniers de notre armée étaient déjà très activement à l’œuvre, enlevant ces mortelles dépouilles pour les porter au cimetière et les y enterrer.
J’eus quelque difficulté à trouver un habitant dont l’esprit fût encore assez clair pour me bien entendre, et la voix assez audible pour me dire où se trouvait la maison du maire Guiton. J’y parvins enfin, je toquai à l’huis, et une chambrière chenue et chancelante, m’ayant chichement déclos, me demanda qui j’étais.
— Je suis, dis-je dans l’entrebâillement de la porte, le duc d’Orbieu, et d’ordre du roi, j’ai affaire avec le maire Guiton.
— Venez-vous arrêter Monsieur le Maire ? dit la vieillotte d’une voix ténue, en tremblant comme feuille au vent.
— Nenni, ma commère, dis-je. Monsieur Guiton ne sera ni arrêté ni molesté ! Allez donc le quérir, ma commère, et sans tant languir.
J’attendis, en fait, davantage que je n’eusse voulu, Guiton devant faire, j’imagine, « quelque toilette » avant de se présenter à moi. Il parut enfin, le chapeau sur la tête, et l’ôta pour me saluer fort respectueusement. Je lui rendis son salut, ce qui parut l’étonner beaucoup. Et voyant que, tout vaillant qu’il fût, il paraissait fort troublé, je lui demandai s’il trouvait bon qu’on s’assît, l’entretien devant être longuet. Il acquiesça avec un évident soulagement, et il m’envisagea en silence. Je le regardai à mon tour et, pour dire le vrai, j’aimai assez ce que je vis.
Sa taille tirait un peu sur le petit, mais il me parut fort robuste malgré quelque maigreur due au siège. Mais une maigreur qui était loin d’aller jusqu’au squelette, ce qui prouvait qu’il faisait partie des Rochelais prévoyants qui avaient fait d’amples provisions avant le début du siège. Sa face était tannée et quasiment aussi noire que celle d’un Sarrasin, comme il est naturel chez un marin qui a passé tant de jours en mer par tous les temps. Son nez était gros et aquilin, sa mâchoire carrée, ses yeux d’un bleu d’acier, et son regard ne devait pas être aisé à soutenir quand les circonstances lui permettaient de laisser éclater son ire.
D’évidence, ce n’était pas le cas ce jour d’hui, où la face stoïque, mais sans piaffe ni défi, il attendait, de ma bouche, le verdict du roi. Cette muette dignité me plut fort, je le dis sans ambages.
— Monsieur, dis-je, voici les ordres que Sa Majesté m’a chargé de vous transmettre. Il est coutumier, quand le roi visite une de ses bonnes villes, que le maire de ladite ville se porte à sa rencontre. Le roi désire que demain vous vous dispensiez de cette obligation et demeuriez chez vous.
— Monseigneur, il sera fait comme Sa Majesté le veut, dit Guiton.
— Le roi désire que votre garde de hallebardiers soit dès aujourd’hui dissoute et les hallebardes déposées à l’hôtel de ville.
— Ce sera fait, dit Guiton.
— Le roi désire que l’assesseur criminel du Présidial Raphaël Colin, emprisonné indûment par vous pendant le siège, soit dès ce jour libéré de sa geôle.
— Cela est déjà fait, Monseigneur.
— Le roi estime que la responsabilité de la rébellion contre son sceptre incombe à toute la ville de La Rochelle et non pas à vous seul. En conséquence, pas plus que ceux des Rochelais, vos biens ne seront confisqués, et vous ne serez ni arrêté, ni jugé. Cependant, après le département du roi, vous devrez vous absenter de La Rochelle pendant une durée de six mois.
— Serai-je le seul, Monseigneur ?
— Non, Monsieur. Une douzaine de personnes partageront ce bref exil, dont les pasteurs Salbert et Palinier. Demeureront donc en La Rochelle six pasteurs en tout, et ils seront bien assez nombreux pour assurer le culte pendant l’absence de ces deux pasteurs que j’ai nommés.
— Monseigneur, dit Guiton après un silence, peux-je vous prier de dire à Sa Majesté que je lui garde, et garderai jusqu’au terme de mes terrestres jours, une infinie gratitude, pour l’émerveillable clémence qu’il montre à l’endroit de ses sujets rebelles. Mes yeux sont dessillés. Je vois clairement ce jour d’hui que La Rochelle n’a pu être vaincue que parce que Dieu l’a abandonnée. Et il est clair qu’il nous a abandonnés parce qu’il n’approuvait pas notre alliance avec des étrangers, ni notre rébellion contre notre légitime et naturel souverain. Il est tout à fait clair pour moi que c’est Dieu qui a inspiré à Louis le pardon généreux qu’il accorde ce jour d’hui à ses coupables enfants. Monseigneur, je ne l’oublierai jamais. Je tirerai leçon de mon aveuglement, et serai désormais pour le maître que le Seigneur nous a donné un serviteur fidèle.
Ce discours me toucha. Nous étions bien loin du discours rhétorique et ampoulé que les délégués de La Rochelle avaient prononcé pour demander pardon à leur souverain. Les paroles de Guiton lui venaient du bon du cœur, inspirées qu’elles étaient par une sincérité sans faille, laquelle était perceptible jusque dans les accents bibliques de sa contrition. Que j’aimerais, lecteur, avoir une foi aussi vive que celle de ces consciencieux huguenots, qui se sentent accompagnés dans tous les actes de leur vie par un Dieu qui tantôt les loue d’avoir bien agi, et tantôt les rabroue pour les fautes qu’ils ont commises !…
Belle lectrice, avant que de quitter Guiton, pour lequel je voudrais que votre cœur s’intéresse, j’aimerais que vous sachiez qu’il fut, en effet, d’ores en avant un fidèle serviteur de Sa Majesté. Tant est qu’on le retrouve, quelques années plus tard, amiral d’une escadre royale, et dévoué corps et âme au service du roi.
Comme j’allais saillir de la maison de Guiton, j’ouïs un grand vacarme, et dès que je fus hors, je vis que la raison en était des charrettes lourdement chargées, qui entraient par douzaines par la porte de Tasdon – et aussi sans doute par d’autres portes –, et qui faisaient sur les pavés de La Rochelle un bruit d’enfer, lequel était redoublé de place en place par d’assourdissants roulements de tambours, suivis de proclamations stentoriennes. Elles appelaient les habitants à sortir de leur maison, afin de recevoir gratuitement des vivres.
De la part du roi, c’était, certes, un geste très généreux, mais combien attristant fut le spectacle de ces Rochelais squelettiques, sortant de leur maison en titubant, et si avides de mettre la main les premiers sur les pains de munitions qu’ils se battaient entre eux, quoique avec des gestes si faibles qu’ils ne pouvaient guère se faire du mal. Il fut, je le dis bien, impossible de leur apprendre à attendre leur tour, ni, une fois envitaillés, de leur recommander de manger très modérément sous peine de mort. Peu nombreux furent ceux qui entendirent raison, et plusieurs douzaines de ces malheureux en effet périrent dès le lendemain d’avoir gavé à réplétion des corps déjà affaiblis par la famine.
*
* *
— Monsieur, un mot, de grâce !
— Belle lectrice, je vous ois.
— On ne peut dire que vous ayez eu beaucoup affaire à moi en ce onzième tome de vos Mémoires. Vous n’en avez que pour le lecteur.
— Madame, il me semble que de votre bouche j’ai déjà ouï ce reproche. Il n’est pas équitable. Quand je dis « lecteur », il va sans dire que la « lectrice » est incluse en ce « lecteur », tandis que je ne m’adresse évidemment qu’à vous seule quand je dis « belle lectrice ».
— Oui-da, Monsieur, je le sais, vous êtes habile. Et c’est bien pourquoi le cardinal vous confie tant de délicates missions.
— Dont une au moins fut plus odieuse que délicate.
Ramentez-vous, de grâce, cette promenade sinistre dans les mauvais marais avec Bartolocci.
— Monsieur, peux-je cependant vous demander si vous avez reçu vos papiers de duc et pair ?
— Madame, merci de vous en inquiéter. La réponse est oui. Ce n’est pas le roi, mais le garde des sceaux Marillac qui en avait retardé l’envoi.
— Vous aime-t-il si peu ?
— Il est dévot, Madame, et le parti dévot désapprouve la politique que je sers : celle du roi et de Richelieu.
— Comment cela ? Le roi est fort pieux, que je sache ?
— Madame, il y a en cette France que voilà un monde de différences entre le mot « pieux » et le mot « dévot ».
— Et quelle est cette différence ?
— Le premier, le mot « pieux », est religieux. Le second, le mot « dévot », est politique. Si Monsieur Marillac avait été, au moment du siège de La Rochelle, le ministre au pouvoir, il eût fort probablement recommandé au roi la suppression du culte protestant et le bannissement des pasteurs rochelais.
— Et aurait-il persuadé Louis ?
— Non, Madame. Pas le moins du monde. Qu’ils fussent protestants ou catholiques, le roi aimait ses sujets et désirait fort être aimé d’eux. Quand le premier novembre 1628 il entra en vainqueur à La Rochelle, les plus notables des Rochelais se mirent à genoux en criant « Miséricorde ! » et « Vive le Roi ! » Le roi, alors, leur ôta son chapeau empanaché, et gravement les salua. Ce salut, Madame, lui conquit tous les cœurs. « Eh quoi ! dirent entre eux les Rochelais, ce n’est pas ce qu’on nous avait dit : qu’il nous ferait tous mourir. Au lieu de cela, il nous salue ! » La veille déjà, ils lui avaient su un gré infini de les avoir si vite et si bien envitaillés, et qui plus est gratis pro Deo, alors que seuls les bourgeois de La Rochelle avaient encore quelques écus en leurs bourserons. Éprouvant Sa Majesté tout autre qu’ils n’avaient craint, ils voyaient en lui un bon ange qui les avait tirés des dents de la mort. Je vous en donnerai un exemple : le premier novembre, jour de la Toussaint, il y eut une grande procession à travers les rues de La Rochelle, et encore qu’il y eût là des étoles rutilantes, des cierges et des statues de saints (pour un huguenot, si pernicieusement semblables aux idoles païennes), tous les Rochelais se mirent aux fenêtres pour voir passer le roi, d’aucuns ramentevant aux autres que l’avant-veille, lors de son entrée dans la ville, non seulement il les avait salués, mais à les voir si maigres, il avait versé des larmes.
— Cependant, Monsieur, Louis fit raser leurs remparts rez pied rez terre, comme on disait alors.
— Qu’avait affaire de ces murailles le petit peuple de La Rochelle ? Pendant un an, elles l’avaient étouffé sans laisser passer le moindre vivre.
— Toutefois, Monsieur, Louis enleva ses franchises à la ville, et les Rochelais d’ores en avant durent payer la taille.
— Mais qui la paya, Madame, sinon les bourgeois bien garnis qui avaient vignes dans l’île de Ré et troupeaux en l’île d’Oléron ?
— Et que fit, Monsieur, pendant ce temps la flotte anglaise, témoin de ces affectueuses effusions entre royaux et huguenots ?
— Elle appareilla le vingt-quatre novembre, et par une extraordinaire ironie du sort, qui même à Guiton rendrait obscures les voies de la Providence, deux jours plus tard, le vingt-six novembre, s’éleva le suroît – vent du sud-ouest, comme vous savez –, lequel forcit et devint véloce jusqu’à soulever une tempête terrifiante qui brisa les chandeliers de la digue et rompit la digue en trois endroits…
— Est-ce à dire, Monsieur, que si Lord Lindsey était demeuré deux jours de plus, il eût pu envitailler La Rochelle ?
— Cela, je l’ai souvent ouï dire, mais, belle lectrice, c’est une vue de terrien. La vérité marine est tout autre. La baie de La Rochelle est très ouverte au suroît, et ce vent, quand il prend force, n’est pas maniable. Il eût chassé les vaisseaux sur leurs ancres, ou brisé leurs amarres, et la flotte anglaise eût été jetée à grand fracas, qui sur la flotte française, qui sur les palissades, qui sur les tronçons de la digue.
— Qu’eût donc dû faire Lord Lindsey en pareil prédicament ?
— Appareiller avant que le suroît devînt impétueux, et sous voilure réduite, se mettre à l’abri de l’autre côté de l’île de Ré, dans le pertuis breton. En aucun cas, il n’eût pu attaquer.
— Voilà donc, Monsieur, la flotte anglaise sur le triste chemin du retour.
— Pendant lequel, belle lectrice, elle pâtit tristement, étant attaquée elle aussi par une tempête, et perdant quatorze vaisseaux et quatre cents hommes. L’Angleterre fut la grande perdante de cette histoire.
— Et le roi de France le grand gagnant ?
— Oui-da ! Mais point tout seul. Chose extraordinaire, le vainqueur royal et le vaincu rochelais se partagèrent la gloire. L’armée royale jouit d’ores en avant d’une grande réputation d’invincibilité. Mais le nom de La Rochelle retentit dans toute l’Europe comme le symbole même de l’héroïsme et de la ténacité dans le malheur.
— Pourtant, Monsieur, la ville était exsangue, ayant perdu les deux tiers de ses habitants.
— Voyez pourtant le paradoxe : on défendit à tout huguenot qui n’était point né dans la ville d’y venir habiter.
— Étrange mesure !
— Mais à bien voir, fort avisée, car les hommes ayant succombé pendant le siège en plus grand nombre que les femmes, votre gentil sesso, belle lectrice, étant si doué pour survivre, il y eut à La Rochelle, une fois la paix signée, beaucoup de veuves et beaucoup de filles sans époux. Et, comme aux yeux de ces veuves et de ces filles le mariage valait bien une messe, comme eût dit notre bon roi Henri, elles épousèrent, selon leur rang et leur condition dans la vie, des soldats ou des officiers de la garnison royale… Ainsi la balance numérique redevint-elle égale en La Rochelle entre les huguenots et les catholiques.
— Admirable Louis XIII !
— Nenni, Madame, la mesure fut imaginée par le cardinal. Il n’aimait guère. Madame, votre aimable sexe, mais il reconnaissait dans les occasions son utilité…
— Lui aussi était le grand gagnant du siège.
— Certes ! Et chose étrange, lui qui était d’ordinaire si mesuré, il prononça à cette occasion des paroles qui témoignaient d’une confiance bien imprudente dans l’avenir. Voici ce qu’il déclara : « Il est certain que la fin de La Rochelle est la fin des misères de la France et le commencement de son repos et de son bonheur. »
— Et cette prédiction, Monsieur, se révéla fausse ?
— Archifausse. La paix avec l’Angleterre est proclamée le vingt mai 1629 et dix-huit mois plus tard, les dix et onze mars 1630, éclata ce qu’on appela « le grand orage de la Cour » : Une puissante et haineuse cabale, dirigée par la reine mère et inspirée par Marillac, entreprit de séparer Richelieu du roi et de le détruire. Quelles mortelles affres éprouva alors le cardinal qui se sentit à ce point menacé par la disgrâce, l’exil et peut-être la mort, qu’il fut sur le point de quitter la partie ! Dieu merci, il n’en fit rien. Mais, Madame, ceci est une autre histoire, qui sera contée en d’autres temps.
FIN